Deuxième table
ronde - Comment relever le défi de l’effet de serre et de la
pollution de l’air ? - Bordeaux - 24 avril 2003
Participaient à cette table ronde :
Gérard MEGIE, Président du CNRS
Dominique DRON, Directrice de la Mission
interministérielle sur l’effet de serre
Philippe LAMELOISE, Directeur d’Airparif
Jean-Pierre LEGALLAND, Directeur technique
à l’Union française des industries pétrolières
Alain MALLET, représentant des Verts des
Landes
Jean-Louis ZULIAN, Directeur Airaq
Damien GIVELET
Nos intervenants sont particulièrement nombreux.
Nous avons parlé du scénario catastrophe lié à la fonte de
la banquise, au recul des glaciers et à l’expansion des déserts
africains. En Europe, certains phénomènes météorologiques,
comme la tempête de décembre 1999 ou les inondations
historiques de l’été dernier en Europe centrale, sont extrêmes
et tendent à se multiplier. Ces phénomènes sont-ils occasionnels ?
Sont-ils les signes d’un dérèglement durable du climat ?
Bien entendu, l’effet de serre est soupçonné de jouer un rôle
de premier plan. Il nous appartient aujourd’hui d’évoquer
les grandes évolutions climatiques des dernières décennies.
Pour aborder ce sujet, je vous propose de regarder un court
film réalisé sur le parvis de La Défense, à Paris. Comment
l’homme de la rue conçoit-il l’effet de serre ?
Un film est diffusé à l’assemblée.
Les personnes interrogées dans le cadre de
ce micro-trottoir s’accordent toutes sur un point : depuis
quelques années, on assiste à une disparition des saisons.
Nombre d’entre elles imputent ces évolutions climatiques inquiétantes
à l’industrialisation poussée et plus particulièrement à l’effet
de serre. D’autres regrettent que certains pays répugnent
à s’aligner sur les recommandations issues du sommet de Kyoto.
I.
Qu’est-ce que l’effet de serre ?
Damien GIVELET
Monsieur Mégie, vous êtes Président du CNRS.
Que recouvre l’effet de serre ?
Gérard MEGIE
L’effet de serre est un phénomène atmosphérique.
Il constitue l’une des raisons pour lesquelles la vie a pu
se développer sur la terre. L’énergie présente à la surface
de la terre provient du soleil. Sans atmosphère, la température
sur Terre avoisinerait les – 18 degrés. En d’autres termes,
l’eau à l’état liquide n’existerait pas, comme sur la planète
Mars où les températures sont très basses. L’atmosphère terrestre
contient des gaz qui absorbent une partie du rayonnement émis
par la Terre et qui le renvoient vers la surface terrestre.
Cette énergie supplémentaire a permis de maintenir une température
moyenne de quinze degrés. C’est donc grâce à l’effet de serre,
qui permet un réchauffement de l’air, qu’il existe un équilibre
de la vie à la surface de notre planète. En un mot, l’effet
de serre est un phénomène naturel qui est responsable d’un
accroissement de température, lequel a permis le développement
de la vie.
Damien GIVELET
Tous les gaz de l’atmosphère se conduisent-ils
de la même manière ? Présentent-ils les mêmes capacités
d’absorption ?
Gérard MEGIE
Fort heureusement, tel n’est pas le cas. L’azote
et l’oxygène ne jouent aucun rôle dans l’effet de serre. Ils
absorbent une partie du rayonnement en provenance du soleil.
Certains gaz seulement alimentent l’effet de serre additionnel :
le méthane, le gaz carbonique, etc. Dans l’atmosphère de la
terre, chaque gaz a un rôle qui lui est propre. Les gaz à
effet de serre renvoient essentiellement au gaz carbonique,
mais il ne faut pas oublier que la vapeur d’eau est la principale
responsable de l’effet de serre naturel. Actuellement, les
activités humaines ne perturbent pas le cycle de la vapeur
d’eau.
Damien GIVELET
D’où proviennent les gaz à effet de serre produits
par l’homme ?
Gérard MEGIE
Toute combustion donne lieu à un rejet de gaz
carbonique. Une part importante de ce gaz provient donc des
activités industrielles, de la production d’énergie ou du
transport. En outre, l’homme transforme la surface terrestre
en coupant des arbres. Or vous n’êtes pas sans savoir que
les plantes transforment, par photosynthèse, ce gaz carbonique
en oxygène. En coupant un grand nombre d’arbres, nous portons
donc atteinte à un certain équilibre. Si l’on considère le
méthane, on mettra en jeu les activités agricoles. Ce gaz
de fermentation est produit dans les rizières, dans l’estomac
des ruminants. C’est aussi le gaz naturel utilisé dans la
vie domestique et l’industrie. En d’autres termes, les activités
humaines viennent perturber des cycles naturels préexistants.
Pour bien cerner le problème, il faut avoir une idée des constantes
de temps liées à ces perturbations. Ces phénomènes ne sont
pas instantanés. Dans l’atmosphère, le méthane a une durée
de vie de dix ans. Pour le gaz carbonique, le problème est
différent. Dans l’atmosphère, il faut plus de deux siècles
pour revenir à l’équilibre. Ces paramètres sont importants
à prendre en compte lorsque l’on cherche à corriger les effets
des émissions.
II.
Le réchauffement climatique
Damien GIVELET
Quelles sont les conséquences de l’effet de
serre sur le réchauffement climatique ?
Gérard MEGIE
Nous sommes certains que la concentration de
certains gaz à effet de serre a considérablement augmenté
au cours des 200 dernières années. Aujourd’hui, la concentration
en gaz carbonique s’élève à quelque 365 millionièmes,
contre 280 millionièmes à l’ère préindustrielle, ce qui
représente une augmentation de 30 %. De la même façon,
la concentration de méthane a plus que doublé. Il ne fait
donc aucun doute que la concentration en gaz à effet de serre
dans notre atmosphère est de plus en plus élevée. Pour autant,
nous n’avons pas encore établi de lien direct de cause à effet
entre ce constat et les changements climatiques observés depuis
quelques décennies. En la matière, il faut distinguer la réalité
et la perception des phénomènes. Pour l’heure, aucun lien
de causalité n’été démontré par les scientifiques. Toutefois,
nous disposons d’un ensemble d’indicateurs qui, eux, sont
tous compatibles avec les effets attendus de l’effet de serre
additionnel : augmentation de la température moyenne,
fonte des glaciers, élévation du niveau des mers…
Damien GIVELET
Des modifications climatiques sont intervenues
dans le passé. Vous semblez dire qu’à l’heure actuelle, ces
modifications évoluent beaucoup plus rapidement.
Gérard MEGIE
Nous avons connu de nombreux changements climatiques.
Il y a 20 000 ans, la Terre connaissait une période glaciaire
et la température moyenne était de cinq à six degrés inférieure
à celle qu’elle est aujourd’hui. Aujourd’hui, nous mettons
en évidence des changements beaucoup plus rapides. Les changements
que nous avons connus au cours du dernier siècle correspondent
au passage d’une ère glaciaire à une ère interglaciaire qui
se fait naturellement sur plusieurs milliers d’années. . L’activité
humaine peut donc perturber fortement le climat sur une durée
très courte.
Damien GIVELET
Quelles sont les conséquences pour l’homme ?
Gérard MEGIE
Aujourd’hui, il est difficile de les déterminer
avec exactitude. Nous utilisons des projections pour mesurer
ce qui pourrait se passer à l’échelle du siècle. Toutefois,
les incertitudes sont très fortes. Ainsi, nous ne comprenons
pas parfaitement le système. Des incertitudes pèsent également
sur notre comportement. Quelles énergies fossiles émettrons-nous
au cours du siècle ? Aujourd’hui, nous fixons la fourchette
des températures à l’échelle de 2100 entre des valeurs comprises
entre 1,5 et six degrés supplémentaires. Certaines conséquences
peuvent être prévues. Elles renvoient aux changements de régime
climatique, aux niveaux de précipitation et à l’élévation
du niveau des mers dont certains effets nous atteindrons rapidement.
Par exemple, les deltas des grands fleuves connaîtront de
grands changements. Concernant les écosystèmes, certaines
régions subiront de grandes périodes de sécheresse ou de précipitation
accrue. Les incertitudes scientifiques restent cependant fortes.
Personne, aujourd’hui, n’est capable de prédire avec précision
ce qui va se passer.
Damien GIVELET
Par exemple, la tempête de 1999 et les inondations
qu’ont connues l’Allemagne et la République Tchèque sont-elles
liées à l’activité humaine ?
Gérard MEGIE
Aujourd’hui, les scientifiques n’affirment
pas que la responsabilité de l’homme est directe dans ces
phénomènes qui sont déjà produits dans le passé, au rythme,
pour certains d’entre eux, d’une survenance par siècle. Par
conséquent, dans la mémoire collective, les grandes tempêtes
qui ont précédé celle de 1999 n’existent pas. Aujourd’hui,
la perception du risque est accrue par les moyens d’information.
Nous pensons en revanche que, dans les climats plus chauds,
ce type de phénomène va se produire avec une fréquence accrue.
Damien GIVELET
Certaines entreprises comme EDF ont intégré
cette problématique dans leurs stratégies de développement.
Gérard MEGIE
Il faut prendre en compte à la fois l’aléa
naturel et la notion de risque.
Damien GIVELET
Monsieur Mallet, quelle est votre opinion sur
les bouleversements écologiques ? Partagez-vous l’avis
de Monsieur Mégie ?
Alain MALLET
Je pense que Monsieur Mégie a parfaitement
posé le problème. Pour ma part, je voudrais insister sur la
rapidité des changements que nous observons. Celle-ci est
incompatible avec le rythme d’adaptation des espèces. Depuis
150 ans, les processus d’industrialisation ont eu un
impact fort sur notre environnement. L’homme n’a toutefois
pas le temps de s’adapter à ces grands changements, si bien
que nous pouvons craindre de grands bouleversements écologiques.
De nombreux cycles naturels, en particulier celui du carbone,
vont être modifiés. Concernant l’élévation de la température
moyenne, les experts estiment qu’elle sera comprise entre
quatre et six degrés. Ainsi, nous pouvons craindre que le
niveau des eaux n’augmente de 120 mètres.
Gérard MEGIE
Je conteste votre appréciation. L’élévation
du niveau des mers est liée à la dilatation de l’océan. Le
problème de la fonte des glaces est différent car l’échelle
de temps est beaucoup plus longue. Une variation de 120 mètres
supposerait effectivement que l’intégralité de la calotte
glaciaire fonde d’ici à cent ans. A priori,
ce phénomène prendra plusieurs siècles. De plus, aujourd’hui,
nous sommes incapables de dresser un bilan de la quantité
de glace présente sur l’Antarctique. Si chacun constate la
dérive d’icebergs dont certains ont la même superficie que
le Luxembourg ou la Corse, rares sont ceux qui peuvent, dans
le même temps, mesurer le niveau des précipitations au pôle
Sud et prévoir son évolution.
Alain MALLET
Il n’en demeure pas moins que les évolutions
actuelles sont très rapides. Elles induiront indubitablement
des conséquences dramatiques pour l’homme : élévation
des eaux, réchauffement du climat, réapparition de maladies
disparues, modification des courants océaniques. A cet égard,
une inversion du Gulf stream conduirait à une baisse
de quatre degrés sur les côtes françaises, ce qui ne serait
pas sans conséquence sur la fréquentation touristique. Etant
très attaché à ma région, je me demande ce qu’il adviendra
des sommets enneigés des Pyrénées ! Phénomène beaucoup
plus grave, rien ne permet de prévoir l’évolution du permafrost,
couche d’hydrate composée essentiellement de méthane. Nous
ignorons quelle élévation de température est nécessaire pour
le libérer dans l’atmosphère.
Gérard MEGIE
Les glaciers sont extrêmement importants car
ils constituent d’importantes réserves d’eau. En outre, ils
conditionnent une large part de l’hydrologie des régions montagneuses.
Or on ne fait pas seulement la guerre pour le pétrole ;
on l’a fait également pour l’eau. Par rapport aux conséquences
des changements climatiques, la prise en compte de la problématique
de l’eau est absolument fondamentale. La redistribution des
ressources conduira à des déficits accrues dans certaines
régions, ce qui entraînera d’autres boucles de réaction du
système social.
III.
Quelles mesures contre l’effet
de serre ?
Damien GIVELET
Il nous faut donc réduire la croissance de
l’émission des gaz à effet serre. Mais dans quelle proportion
cela vous semble-t-il raisonnable ?
Gérard MEGIE
Je m’exprimerai sur la base des études scientifiques
qui ont été réalisées sur le sujet. Si nous souhaitions que
stabiliser la situation, il nous faudrait réduire l’émission
du gaz carbonique dans l’atmosphère d’un facteur deux, ce
qui est considérable. Si nous allons vite, nous pourrons faire
en sorte que la présence de gaz carbonique dans l’atmosphère
n’excède pas le double de son niveau de concentration préindustriel.
A l’heure actuelle, les scientifiques n’envisagent pas que
nous puissions éviter un doublement de la concentration de
gaz carbonique dans l’atmosphère.
Damien GIVELET
Certaines solutions techniques existent. Que
pensez-vous, par exemple, des puits de carbone ?
Gérard MEGIE
Les puits de carbone visent à utiliser la capacité
de réaction de la biosphère. Les forêts ne sont des puits
que lorsqu'elles sont en croissance et elles absorbent à peu
près ce qu'elles rejettent par décomposition du bois. Même
s’il reste à étudier le phénomène dans la durée, cela peut
être une idée intéressante. Toutefois, les puits de carbone
dépendent beaucoup de l’utilisation qui en est faite. A moins
de couvrir toute notre planète de forêts denses, cette solution
ne saurait suffire.
L’implantation de forêts aurait en outre des
conséquences sur l’absorption du rayonnement solaire.
Qui augmenterait et réchaufferait de façon accrue la surface
de la terre, ce que nous voulons précisément éviter. Dans
ces conditions, il est particulièrement complexe d’identifier
les effets exacts de ces corrections à court terme.
Damien GIVELET
Madame Dron, vous êtes Directrice de la Mission
interministérielle sur l’effet de serre. Je souhaiterais évoquer
avec vous les différents indicateurs comparatifs qui sont
utilisés notamment lors des négociations internationales.
Quels sont les pays les plus producteurs de gaz à effet de
serre ?
Dominique DRON
Je partage l’analyse de Monsieur Mégie sur
les conséquences de l’activité humaine sur la concentration
de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. D’après le dernier
rapport du GIEC (Groupe d'Experts Intergouvernemental sur
l'Evolution du Climat), la concentration du gaz carbonique
sera croissante. J’illustrerai par quelques données la situation
de certaines zones géographiques. Ainsi, les Etats-Unis représentent
23 % de la consommation mondiale. L’Europe représente
pour sa part 15 % de la consommation et le Japon 5 %.
En termes de consommation de C02 par habitant,
l’Inde consomme une tonne par habitant, le Brésil 1,5, la
Chine moins de 2,5, la France 6,5, l’Union européenne 8,5,
les pays candidats autour de 9, la Russie près de dix et les
Etats-Unis autour de vingt. Ces éléments sont pris en compte
dans les négociations, malgré les Etats-Unis qui ne souhaitent
pas consentir des efforts en la matière avant que les pays
en voie de développement n’aient commencé à le faire.
Damien GIVELET
A cet égard, pouvez-vous nous dire quelques
mots du Protocole de Kyoto ?
Dominique DRON
Il faut distinguer plusieurs groupes de pays.
En 1992, à Rio, les Etats se sont engagés à maintenir les
émissions de la planète au niveau de 1990. Or les émissions
ont augmenté de 10 %. En 1997, à Kyoto, les pays industrialisés
se sont engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de
serre de 5,5 %. L’Union européenne, pour sa part,
s’est engagée à réduire ses émissions de 8 % entre 2008
et 2012 par rapport au niveau de 1990. Or force est de constater
que la diminution annoncée n’a pas excédé 3,5 %. Aux
Etats-Unis, les émissions ont augmenté de 14 %, et au Japon
de 10 %. Parallèlement, les émissions de gaz à effet
de serre dans les pays en voie de développement ont crû de
35 %. Les réalités sont cependant fort différentes d’un
pays à l’autre. Ainsi, le Brésil a augmenté ses émissions
de 50 % et l’Inde de 65 %, mais la Chine a connu
une baisse comprise entre 10 et 15 %. Pour une bonne
partie des pays en voie de développement, la maîtrise de la
consommation énergétique fait partie intégrante de leurs conditions
de développement.
Damien GIVELET
Lorsque les Etats-Unis continuent de polluer
et refusent de signer le Protocole de Kyoto, ils pénalisent
toute la planète.
Dominique DRON
Absolument. L’effet de serre n’a pas de frontière.
Par rapport à la table ronde précédente, je tiens à préciser
que la Commission européenne n’a aucun pouvoir de décision
en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre.
Les négociations relèvent de l’initiative des Etats.
Damien GIVELET
Que fait justement la France pour réduire l’effet
de serre ?
Dominique DRON
La France s’est fixée pour objectif de stabiliser,
d’ici à 2008, ses émissions de gaz à effet de serre au niveau
de 1990. En 2001, ce pari est tenu. Toutefois, il convient
de préciser que les réductions enregistrées au plan industriel
ont été strictement compensées par le secteur ménager, en
particulier au niveau des transports. Aujourd’hui, ce secteur
se situe au niveau qu’il aurait dû atteindre en 2010.
Damien GIVELET
Le mauvais élève est donc le transport.
Dominique DRON
Je n’emploierai pas ce terme car le problème
est fondamentalement systémique. Il ne suffit pas de penser
que seul un nombre d’énergies et de secteurs doit être maîtrisé.
Il faut déterminer de quelles énergies dépendent les secteurs
concernés. En France, le pétrole est consommé dans le transport
à hauteur de 65 %, mais le transport dépend du pétrole
à 98 %. Si un problème de pénurie de pétrole venait à
se poser, le secteur du transport serait durement pénalisé.
Damien GIVELET
Peut-on imaginer une taxe à la tonne de gaz
carbonique émise ?
Dominique DRON
Cette taxe a été mise en place par plusieurs
pays. Cette éventualité a été attentivement étudiée par l’Union
européenne, mais elle a été rejetée. Quoi qu’il en soit, je
suis convaincue que pareille mesure ne saurait suffire. Il
n’existe malheureusement pas de solution miracle pour réduire
drastiquement les émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.
Aujourd’hui, d’autres pistes de progrès, discutés
dans le cadre du renforcement du Plan Climat, sont envisagées.
Ainsi, nous pouvons beaucoup attendre des innovations technologiques,
sachant cependant que celles-ci ne seront pas appliquées avant
une trentaine d’années. La technologie permettra de réduire
la consommation énergétique unitaire et de recourir à de nouvelles
énergies comme l’hydrogène. Je pense, par ailleurs, que les
émissions de gaz à effet de serre pourraient être considérablement
réduites en diminuant le poids des véhicules. En outre, en
cycle urbain, plus les voitures sont puissantes, plus elles
consomment.
Damien GIVELET
Je me tourne donc vers le Directeur technique
de l’Union française des industries pétrolières. Quelle est
votre position, Monsieur Legalland ?
Jean-Pierre LEGALLAND
Je rappellerai que de nombreuses modifications
sont intervenues dans la composition des carburants, notamment
dans le cadre d’auto oil 1 et 2. Pour prendre un exemple il
est prévu de mettre à partir de 2005, sur le marché, des carburants
à 10 ppm de soufre qui permettront la mise sur le marché de
nouveaux moteurs encore plus économes en énergie. Au niveau
européen, le gain sera de 20 à 30 % de CO2 en moins soit environ
200 millions de t/an et de 20 à 35 ù de Nox en moins soit
1.5 millions de t/an.
Par contre cela entraînera une émission supplémentaire
de l’ordre de 15 millions de t/an de CO2 en raffinerie. Le
bilan global sera donc très positif mais le gain sera au niveau
des transports (et de l’automobiliste) et la charge en raffinerie.
Dominique DRON
Pour ma part, je crois beaucoup au développement
des transports modaux tant pour les marchandises que pour
les voyageurs. Cette solution suppose des choix clairs en
matière d’infrastructures et d’investissements. De même, de
véritables marges de progrès pourraient être dégagées si nous
adoptions une nouvelle approche urbanistique. L’extension
des villes produit nécessairement une explosion du transport.
A mon sens, l’urbanisme doit concourir à une diminution de
la vulnérabilité pétrolière. En outre, il apparaît aujourd’hui
que les hypermarchés sont dix fois plus consommateurs d’énergie
que ne peut l’être un ensemble de petits commerces de proximité.
Nous devons améliorer les autres générateurs de transport
que sont les produits et l’organisation de l’espace et de
la production. Pour réduire émissions de gaz à effet de serre,
il serait en effet intéressant de nous pencher plus
avant sur la re-localisation des systèmes de production par
une meilleure prise en compte du coût de transport des matières
premières en amont des processus de production.
Damien GIVELET
J’en déduis qu’une augmentation des tarifs
de transport servirait la cause écologique.
Dominique DRON
C’est exact. Aujourd’hui, le marché des camionnettes
explose en raison de la multiplication des livraisons de petite
quantité. Nous devons adopter de nouveaux comportements.
Damien GIVELET
Monsieur Mallet, quelle est votre opinion sur
les changements de comportement que chacun sera amené à opérer
dans sa vie quotidienne ?
Alain MALLET
Je partage l’avis de Madame Dron, mais n’oublions
pas que de nouvelles solutions, comme le gaz naturel, se font
jour dans l’industrie du transport. A mon avis, les réserves
de gaz naturel sont très importantes. En raison des difficultés
d’exploitation, les sociétés ont largement sous-estimé les
ressources. A mon sens, il nous faut promouvoir cette nouvelle
énergie.
Damien GIVELET
Il convient toutefois de préciser que les véhicules
équipés de moteur à explosion présentent un réel problème.
Leur autonomie est en effet très limitée.
Alain MALLET
Cette énergie est très adaptée aux flottes
de gros véhicules. Comme le soulignait Madame Dron, il importe
de changer de comportement. Autrement dit, le consommateur
se doit désormais d’adopter une attitude volontariste. Sur
les énergies renouvelables, nous devons « percuter »,
comme le disait Aimé Jacquet. En la matière, force est de
constater que la France enregistre un retard conséquent.
Damien GIVELET
Tout reste à faire.
Alain MALLET
Oui. Nous avons le deuxième potentiel européen
en matière d’énergie éolienne. Certaines collectivités locales
n’hésitent pas à prendre des mesures innovantes. Ainsi, la
Mairie de Meaux a mis en place un complexe géothermique particulièrement
innovant.
Damien GIVELET
Les techniques sont toutefois fort coûteuses.
Alain MALLET
Il s’agit d’un problème de TVA.
Damien GIVELET
Monsieur Lameloise, qu’est-ce que la pollution
atmosphérique locale ?
Philippe LAMELOISE
La pollution atmosphérique renvoie à l’émission
dans l’atmosphère de substances nuisibles. Nous avons constaté
que certaines substances avaient un effet local sur la santé
des personnes, la végétation, les écosystèmes ou les bâtiments.
Elles produisent en effet des particules en suspens qui noircissent
les murs, les statues, etc. J’en veux pour preuve les Chevaux
de Marly, en bas des Champs-Élysées, qui ont été gravement
endommagés et qui ont été remplacés par des copies.
Damien GIVELET
Quelle est la part des hydrocarbures dans la
pollution locale ?
Philippe LAMELOISE
Il faut bien comprendre que la pollution, fait
objectif, est perçue par l’opinion publique au plan local.
44 % des Européens se déclarent inquiets des problèmes
de pollution atmosphérique, ce qui montre que la perception
de ce phénomène est essentiellement locale. De même, 63 %
des citadins français considèrent que la pollution augmente
dans les villes.
Damien GIVELET
Est-il vrai que l’on respire moins bien dans
les villes ?
Philippe LAMELOISE
Les émissions atmosphériques sont très nombreuses.
Elles s’ajoutent au gré du développement des activités humaines.
Certains de nos concitoyens ont le sentiment d’avoir des difficultés
à respirer en ville. Il est indubitable que l’on respire mal
en ville, en ce sens que la qualité de l’air y est moins bonne.
Ce phénomène a pourtant toujours existé. J’en veux pour preuve
la pollution au plomb de la ville de Rome, sous l’empire romain.
Damien GIVELET
Qu’en est-il à Bordeaux ?
Jean-Louis ZULIAN
Nous observons, à Bordeaux comme dans de nombreuses
villes en France, une forte diminution de la concentration
en monoxyde de carbone. Nous avons récemment achevé une étude
portant sur 200 kilomètres de voirie bordelaise. Nous
avons ainsi constaté une nette amélioration. Pour autant,
je reconnais que nous ne respirons pas un air totalement pur.
Philippe LAMELOISE
Depuis 1990, en milieu urbain, nous avons réduit
de 60 % les polluants dits classiques, c'est-à-dire les
Nox et le benzène.
Damien GIVELET
Quid de la pollution
au diesel ?
Jean-Pierre LEGALLAND
Pour autant que je le
sache le diesel vient , en matière d'émission de particules
,loin derrière le résidentiel(combustion du bois) et la construction.
En outre , de nombreux
progrès sont a venir . Il me parait clair , concernant les
plafonds d'émission français , que ceux concernant les Composes
organiques volatils et le SO2 seront largement tenus. En ce
qui concerne les NOx c'est moins sur et il faudra attendre
la mise en place des nouveaux moteurs évoques précédemment
pour qu'il le soit. Ce sera donc plutôt 2012 que 2010 .
Je rappelle aussi qu'entre
1990 et 2010 en Europe les polluants "urbains" verront leurs
émissions réduites de 70%(NOx) a 85%(benzène) ,les autres
(SO2,plomb ,Cov...) se situant entre ces deux valeurs.
Damien GIVELET
Il faut donc installer des filtres à particules
sur les véhicules.
Jean-Pierre LEGALLAND
Pas nécessairement.
Philippe LAMELOISE
A mon sens, le discours est trop global. Une
fois encore, je tiens à insister sur le fait que globalement,
les niveaux moyens de concentration en particules polluantes
sont en diminution. Il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui,
3,5 millions de Franciliens sont exposés à une atmosphère
dont la qualité est inférieure aux normes minimales que nous
nous sommes fixées.
Damien GIVELET
Il faudrait également évoquer le problème des
deux-roues.
Philippe LAMELOISE
Plusieurs progrès sont possibles, notamment
pour le parc des véhicules individuels, car la réglementation
européenne est très stricte sur ce sujet. Les progrès sont
moins assurés s’agissant du parc des véhicules utilitaires
lourds.
Damien GIVELET
Vous pensez que la ville de Rome est polluée
par les deux-roues.
Philippe LAMELOISE
Rome doit résoudre deux problèmes, le benzène
et les oxydes d’azote, principalement en raison des Vespas.
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